Un petit mot sur la Paracha לעילוי נשמת אבי מורי ראובן בן איסר ע״ה ישראליוויטש

Vayéhi 5780/ 12 bénédictions pour une pédagogie différenciée

V

Vayehi est la dernière Paracha de Bereshit. En fait, déjà la semaine dernière s’est achevé le récit de la Genèse avec la réconciliation de Yossef et ses frères et l’installation de la famille de Yaacov en Egypte. Tous les éléments sont en place pour que débute le travail de la naissance du peuple d’Israel, qui va malheureusement devoir passer par les douleurs de l’esclavage égyptien… 

Mais avant cela, la Torah s’arrête sur une scène d’une rare intensité. Yaacov sent qu’il va quitter ce monde très bientôt, et il réunit tous ses enfants pour les bénir. C’est inédit. Its’hak aussi avait voulu donner une bénédiction à ses fils, mais il l’avait bien longtemps avant sa mort. Par ailleurs, ses bénédictions portaient essentiellement sur la transmission de la mission divine que son père lui avait passée. Et il y avait en toile de fond la tension entre Essav et Yaacov, qui d’ailleurs fut exacerbée par cet enjeu… 

Dans Vayehi, Yaacov bénit. Il donne une bénédiction spéciale à ses petits-fils, Ephraïm et Menaché, une bénédiction pleine d’amour et de force qui passera à la postérité comme le prototype de la bénédictions des enfants, et que j’ai développée dans mon analyse de cette Paracha l’an dernier… http://www.sarahweizman.com/2018/12/21/vayehi-la-benediction-des-berceaux/

Mais, et c’est ce sur quoi nous allons nous arrêter cette fois, il bénit aussi ses enfants. C’est la première fois dans la Torah que nous assistons à ce genre de scène, même si nous avons déjà vu Its’hak bénir ses fils…. Ici, on doit insister sur le moment particulièrement chargé émotionnellement, sur ce tableau que l’on imagine d’un père malade et sur son lit de mort, qui s’adresse à ses enfants en ces termes: 

 Yaacov appela ses fils et il dit: « Rassemblez vous, je veux vous raconter ce qui vous arrivera dans la suite des jours. Réunissez-vous et écoutez, fils de Yaacov, écoutez Israel votre père 

Bereshit XL, 1-2

La condition première de la bénédiction paternelle, c’est qu’ils soient réunis. Pour Yaacov, c’est un enjeu essentiel. Parce que toute l’histoire de la Genèse est traversée par la question de la fraternité et que son challenge est d’atteindre cette union, il est indispensable que la scène finale de notre Livre voie tous les frères réunis. Depuis le début, l’humanité a failli à s’unir, la Famille est traversée par des tensions insurmontables; et il a donc fallu qu’un seul être porte le projet divin. Dans le Kouzari (I, 95), Rabbi Yehuda Halévi analyse ainsi que depuis le début, c’est à chaque génération une seule personnalité qui est choisie par D.ieu pour faire résider Son esprit saint; mais là, c’est le groupe entier, les 12 frères, qui est trouvé digne de ce choix, et c’est ce qui va constituer le noyau du futur peuple élu. 

La lecture du Chapitre 49 de la Genèse qui décrit toutes les bénédictions que Yaacov donne à ses fils peut être faite à plusieurs niveaux, et d’ailleurs, les commentaires sont très nombreux sur chacune d’entre elles. Grosso modo, on peut les partager entre ceux qui en font une analyse à l’échelle de l’Histoire du peuple d’Israel et ceux qui s’attachent à l’histoire personnelle de chacun des fils de Yaacov. Il faut dire qu’au départ, Yaacov fait une annonce extraordinaire puisqu’il leur dit qu’il va leur révéler ce qui arrivera à la Fin des Temps. Rashi explique ici que le Patriarche voulait leur révéler le moment de la venue de Macha’h mais qu’il en fut empêché en cela que l’inspiration divine le quitta précisément à ce moment. On a donc l’impression qu’en lieu et place de ces révélations eschatologiques, Yaacov revient à son rôle de père, à sa relation avec chacun de ses fils, et livre ici un testament moral et une feuille de route à chacun de ses enfants. 

Bien évidement il est impossible de rendre ici la multitude des nuances et des messages que Yaacov exprime à ses fils. Abravanel retrouve dans ces paroles des bénédictions (ou des prières), des reproches, des prophéties et des détails sur les territoires dont ils hériteront en Terre d’Israël. Et il y a donc une difficulté à définir ce qu’est la tenue de ces « bénédictions » puisqu’elles recouvrent tant de sens différents… 

Plutôt que de trancher cette question, j’aimerais retenir certains principes qui semblent guider Yaacov dans ce qu’il veut laisser à sa postérité et qui nous serviraient grandement dans notre souci de transmission et d’éducation… 

Une clé individuelle

Yaacov ne se contente pas d’une bénédiction générale. Sforno résume ainsi: « Il a donné à chacun la bénédiction spécifique dont il aura besoin: Issa’har à propos de la Torah, Lévi au sujet du service du Temple etc… ». Ou encore plus, selon le Or ha’Haim, chacun en fonction du niveau de son âme et de sa vocation car « il faut savoir que les âmes ont chacune une qualité particulière, l’une étant vouée au sacerdoce, l’autre, à la Torah, ou à la puissance, à la richesse, à la réussite, et Yaacov, dans une intention prophétique, les bénit chacun avec la bénédiction qui lui revient: le roi avec la royauté, le prêtre avec la prêtrise, ainsi de suite, et pas en inversant les voies »

En fait, ce qui est nouveau ici, c’est que Yaacov donne des bénédictions personnalisées à chacun de ses enfants. On appellerait aujourd’hui cela de la pédagogie différenciée: Yaacov s’adresse à chacun en fonction de ce dont il a besoin, aussi bien au niveau du contenu du message que du type de message. Certains reçoivent un message lié à leur rôle futur dans l’histoire du peuple d’Israel, d’autres, par rapport à ce qu’ils ont montré de leur caractère. D’ailleurs, le temps semble s’effacer ici. Pour beaucoup de commentateurs, c’est parce que les traits de caractère des pères passeront dans leur descendance. Les qualités comme les défauts des 12 fils de Yaacov réapparaitront dans l’histoire des 12 tribus d’Israel…

Le plus grand cadeau la plus grande bénédiction que leur père leur fait c’est qu’il leur révèle leur voie. Il met en avant leur point fort. Ce qu’il leur donne, c’est un outil exceptionnel pour tracer dans l’histoire leur route spécifique qui mènera à Machiah.

Il leur fait là un cadeau inestimable. C’est une opportunité, si on s’en saisit, pour ne pas errer à la recherche de soi même. Un des challenges les plus difficiles, c’est de connaître sa place. Savoir qui on est pour ne pas se perdre en cours de route et mener à bien sa mission. Se sentir heureux car on est à sa place. Pas chercher à être à celle de l’autre et pas s’épuiser à se contorsionner pour rentrer dans un rôle qui n’est pas fait pour nous. Yaacov leur donne le secret du bonheur…

J’entendais récemment une communication du Rav Shmouel Eliahou, le Grand Rabbin de Tsfat, qui recommandait de nommer, dans un Institut d’Etudes Supérieures, une personne qui serait suffisamment proche des étudiants et qui décèlerait chez chaque personne son point fort pour l’aider à se réaliser dans ce qui pourrait être sa voie unique. Parce que dès lors que l’on est éclairé sur ce qui est notre voie, on est plus heureux et plus à même de réaliser notre potentiel….

Alors bien sûr, c’est la grande mode du Coaching personnalisé dans tous les domaines. Et en ce moment, cela part dans tous les sens, avec plus ou moins de succès et d’honnêteté dans la démarche… Mais ce que Yaacov nous montre, c’est que dans notre rôle de parents et d’éducateurs, c’est une des clés majeures de la réussite de notre mission. On est certes encore bien loin de la prise en compte des spécificités des enfants dans notre système éducatif, mais pourtant, le principe d’une éducation basée sur la Torah, c’est d’abord cette leçon de Yaacov. Alors cela demande certainement un effort de curiosité de la part des enseignants et certains enfants sont de véritables énigmes pour leurs parents. Tous ne livrent pas facilement les mécanismes de leur fonctionnement. Pourtant, nous ne pouvons faire l’économie de chercher, de nous intéresser à chacun, de le connaître et de tenter de l’éclairer sur sa voie propre, celle dans laquelle il sera suffisamment à l’aise pour se dépasser… 

Reproche constructif

Cependant, si Yaacov donne à ses enfants le secret de leur réussite, il ne leur épargne pas la difficulté, il les met devant l’ampleur de la tâche. C’est à travers les « bénédictions » si l’on peut dire, des trois premiers fils, Reouven, Chimon, et Lévi, que l’on voit à quel point Yaacov, l’homme de Vérité, n’est pas dans des platitudes ou dans des incantations mielleuses. Certes, Yaacov met en avant les points forts. Mais aussi les défauts qu’il faudra corriger. Il y a aussi du reproche mais en même temps une proposition de solution aux travers qu’il a détectés chez eux pour que par effet de résilience, ce soit justement une source de force et de puissance pour tout le peuple. Le Rav Chlomo Wolbe écrit ainsi: « Leur père leur a révélé le défaut spécifique contre lequel ils auraient à se prémunir, et cela c’est une bénédiction! Quand on dit à quelqu’un ce à quoi il doit faire attention, cela peut le maintenir debout pour toute sa vie! »

Alors bien sûr, il y a, parmi les parents et les éducateurs, de grands professionnels du reproche. Ils sont particulièrement pertinents pour mettre en avant tout ce qui ne va pas. Il y a aussi ceux qui, à l’inverse, ne font que chanter les louanges de leurs enfants, fermant les yeux sur des aspects de leur caractère qui pourraient être destructeurs. Ni les uns ni les autres ne sont dans le vrai. Yaacov réprimande ses fils et n’hésite pas à rappeler des épisodes honteux de leur parcours. Mais, nous précise Rashi, la force de son discours, c’est qu’il ne les incrimine pas eux, personnellement. Quand il s’adresse à Chimon et Lévi, il dit: « Maudite soit leur colère, car elle est brutale ». Même à l’heure des reproches, ce n’est pas eux que maudit Yaacov mais leur colère (Beréchith raba 99, 6) » 

Voilà donc comment faire un reproche constructif: ne pas attaquer la personne mais son acte. Et puisque ce reproche est positif, il ne détruira pas ses enfants. D’ailleurs, personne ne pourra se servir de la malédiction de Yaacov contre ses propres fils puisqu’elle ne les visait pas en propre, elle était circonscrite à un trait de leur caractère…  « C’est ce que dira Bil’am : « comment maudirais-je celui que D. ieu n’a pas maudit ? » (Bamidbar 23, 8), conclut Rashi.

D’ailleurs, si Chimon et Levi, ne font pas bon ménage et que leurs initiatives peuvent être dangereuses, Yaacov ne veut pas non plus qu’ils soient complètement dépossédés de leur identité. Ces défauts peuvent être des qualités quand ils sont distillés à la bonne dose, et c’est la raison pour laquelle ces 2 frères seront dispersés et leurs descendants, disséminés parmi les autres tribus. Leur zèle à défendre l’honneur de la famille est une valeur qui doit être utilisée, mais avec parcimonie…

Le ‘Hatam Sofer, dans son interprétation de la critique que Yaacov fait à son fils ainé, Réouven, de son impulsivité et de sa précipitation à se mêler de la vie intime de son père, voit aussi le message positif que Yaacov enseigne à son fils … Pour lui, si Yaacov rappelle que cet acte a privé Reouven de ses prérogatives d’aîné, il n’en reste pas moins qu’il est confirmé dans cette place qu’il occupe auprès de son père « Réouven tu es mon aîné », proclame Yaacov. Et ce faisant, il lui donne la force de trouver sa voie et d’être l’aîné de toute ceux qui font Techouva, avec l’idée que la place de ceux qui se repentent est même supérieure à celle des Tsadikim… 

Après avoir développé les qualités et défauts de chacun et les avoir munis de ce qui les aidera à réaliser leur vocation propre, on peut rester sur une impression de division ou tout au moins de chemins désormais séparés. Et c’est pourquoi, en conclusion des bénédictions, le Texte insiste:

« Tous ceux-là sont les douze tribus d’Israël; et c’est ainsi que leur père leur parla et les bénit, dispensant à chacun sa bénédiction propre. »

Bereshit, XL, 28

Rashi pose la question: Le texte n’aurait-il pas dû dire : « chacun selon sa bénédiction il “le” bénit » ? Pourquoi est-il écrit : « Il “les” bénit » ?  S’agit-il de bénédictions différenciées ou d’une bénédiction collective? Rassurons-nous, nous dit Rashi: « Etant donné qu’il a donné à Yehouda la force du lion, à Binyamin la rapacité du loup, et à Naftali la légèreté de la biche, j’aurais pu penser qu’il ne les a pas tous inclus dans l’ensemble des bénédictions. Aussi le texte ajoute-t-il : « il les bénit », [chacun individuellement, et tous collectivement, octroyant à chacun les bénédictions attribuées aux autres à titre individuel] »

Au-delà des bénédictions individuelles, chacun reçoit aussi les bénédictions de ses frères…

Le Or ha’Haim exprime une nuance particulière dans cette idée: la bénédiction et la réussite de l’un conditionnent le bonheur des autres. Quand celui qui est roi réussit, il s’ensuit un bienfait pour tout le peuple. Quand ceux qui étudient la Torah connaissent le succès, cela a une influence positive sur tous. Et quand les hommes d’affaires connaissent la prospérité, c’est l’économie de tout le pays qui est entraînée dans un cycle vertueux. Dans une société où chacun a trouvé sa voie et donc, s’y plait, il n’y a pas de place pour l’envie et la jalousie, puisque chacun a aussi conscience de la valeur et de l’apport de l’autre et est heureux de pouvoir bénéficier de ce qu’il apporte… L’état d’esprit même qui prévaut à notre époque!

Tout cela a l’air d’être utopique et pourrait appartenir à un monde idyllique. Mais autour de son lit de mort, Yaacov, un père qui veut que ses enfants réussissent, qui, de son vivant, a vu les méfaits de la discorde, un père qui a conscience que pour qu’il continue de vivre, il est indispensable que ses descendants restent unis pour la postérité parce que c’est à cette seule condition que la bénédiction qu’il a reçue de ses Pères Avraham et Its’hak se réalisera à la Fin des Temps, ce père, Yaacov, trouve les mots et nous laisse des bénédictions puissantes et bouleversantes qui, s’il s’en saisit, mèneront le Peuple d’Israel jusqu’à la venue du Machia’h….

Chabbat Chalom


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Sarah Weizman

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